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Château-Thierry, le 18 avril 2009.
Les enfants et petits enfants de Pedro Monteiro, décédé presque centenaire, s’étaient retrouvés face au notaire de la famille pour la lecture du testament de l’aïeul.
Sans surprise, le vieil homme avait réparti ses biens entre ses enfants de la manière la plus équitable. Alors que la lecture du testament semblait finie, le notaire ayant fait le tour des meubles et immeubles légués par le vieillard à ses enfants, l’homme de loi surprit l’assemblée en indiquant, après un toussotement :
-Attendez ! Il reste un paragraphe destiné à Ricardo et Emilio, les deux derniers petits-fils de Monsieur Monteiro.
Les deux frères se regardèrent, interrogatifs. Les rapports qu’il avaient eu avec leur grand-père étaient certainement teintés de tendresse et de respect, mais cependant, le vieil homme, en particulier à la fin de ses jours, avait souvent fait de nombreux reproches aux deux garçons, dénonçant leur légèreté et l’allure très superficielle que prenaient leurs jeunes vies, en particulier, quand l’un et l’autre avaient acheté à crédit –alors qu’ils avaient à peine commencé à travailler- chacun une moto, neuve et rutilante. Ricardo avait acquis une japonaise, Emilio une allemande et pour eux cela semblait marquer une nette différence de genre !
A la stupéfaction de l’auditoire, voici ce que lut le notaire :
-Celui des fils de ma fille Paula qui trouvera une œuvre d’art représentant Château-Thierry dans mon pays au-delà des montagnes, à la croisée des civilisations, une grande richesse aura trouvée.
-Un trésor ? murmura Ricardo, le plus jeune.
-Une blague… tempéra son frère Emilio, prenant un air sceptique.
-C’est tout-à-fait sérieux et authentique venant de votre grand-père que je connaissais bien, précisa le notaire, malheureusement, je ne puis pas vous en dire plus !
Les jours qui suivirent éloignèrent et rapprochèrent les deux frères dans un mouvement alternatif. Selon qu’ils voulussent confronter leurs points de vue ou sonder les intentions de l’autre, selon qu’ils préférassent réfléchir indépendamment à propos des termes : « celui des fils de ma fille… ».
Déjà l’idée d’une concurrence germait dans leurs esprits, il est vrai déjà bien entraînés dans ce domaine.
-Si grand-père a dit vrai, à moi de prouver que je suis le plus malin et demain le plus riche, pensaient-ils l’un et l’autre.
Quand Ricardo sut que son frère avait acheté un billet d’avion pour Lisbonne, il décida aussitôt de partir lui aussi pour le Portugal.
Ainsi, les dés étaient jetés, la compétition lancée.
-Chacun de son côté, déclara Emilio, débrouille-toi mon vieux !
-Ne t’inquiète pas pour moi, j’ai ma petite idée, insinua le cadet.
Et en fait, ce dernier prit un billet pour Porto. Bien sûr, Ricardo savait que leurs racines étaient plus au sud, près de Lisbonne. Une partie de la phrase du testament où le grand-père s’adressait à eux indiquait : « mon pays au-delà des montagnes » et cela l’avait frappé car, alors qu’il faisait les vendanges deux ans auparavant à Crouttes-sur-Marne, dernier village viticole de l’Aisne à l’ouest de Château-Thierry, il avait entendu cette expression « au-delà des montagnes » plusieurs fois répétée par d’autres vendangeurs d’origine portugaise comme lui.
« Trás-Os-Montes », l’au-delà des monts, au-delà des montagnes : c’était clair.
Et c’est ainsi qu’un beau matin de juillet, Ricardo se retrouva à Cabanelas, petit village pittoresque un peu perdu dans la campagne, où il fut reçu les bras ouverts par la famille d’Antonio avec qui il avait fait les vendanges.
La piste lui semblait excellente car le lien entre portugais et français était fort et ancien en particulier entre les deux villages de Cabanelas et de Crouttes. A tel point que depuis quelques années, un car partait directement du village portugais à destination du village français, spécialement pour amener les équipes de vendangeurs.
Ricardo interrogea les uns et les autres à propos d’une œuvre d’art française exportée ici, mais personne n’en avait la moindre idée. Heureusement pour lui, beaucoup parlaient français pour avoir travaillé dans les vignes du sud de l’Aisne. Même le vieux avec son cheval de trait qui semblait d’un autre âge, lui avait dit avoir travaillé à La Ferté-sous-Jouarre à quelques kilomètres du vignoble.
Son père lui avait expliqué avant qu’il ne se lance dans l’aventure, que ce coin du nord du Portugal avait longtemps été un creuset d’immigration vers la France car la région était très pauvre, reculée même.
Mais nous n’étions plus à l’époque où Salazar avait enfermé le pays dans son rêve d’autarcie et de nostalgie de la petite propriété terrienne. Antonio était à la tête d’une oliveraie de 5000 arbres, il adhérait à une coopérative moderne de pressurage et de commercialisation de l’huile et avait depuis longtemps abandonné les gaules pour faire tomber les olives pour une machine qui déployait ses toiles et en quelques secondes récoltait les olives en cerclant chaque arbre et en le vibrant.
Le jeune garçon traîna dans le village, pénétra dans les deux lieux les plus fréquentés ici : l’église et le café. La petite église était très simple, comment une œuvre d’art représentant la ville de Château-Thierry aurait pu s’y retrouver ? Les jeunes qui regardaient un match de foot à la télé du café ne lui apprirent rien, à part que le café portugais est petit mais costaud et que le foot est bien la deuxième religion du pays.
Il avait choisi le stop comme moyen de déplacement et c’est ainsi qu’il se rendit à Mirandela, la grande ville régionale. Il fut surpris par les grandes allées éclairées le soir, les nombreuses animations, spectacles en plein air : même un groupe de hard-rock se produisait dans un parc !
Bref, il était à cent lieues de l’image du pays au-delà des montagnes que lui décrivait son père et sans doute à cent lieues du « trésor » du grand-père.
Il traîna encore toute la journée du lendemain dans la ville, cherchant désespérément la trace du chef-d’œuvre castelthéodoricien.
Et pourtant le grand-père avait bien dit : « dans mon pays au-delà des montagnes » ! Oui, mais, à la réflexion, les montagnes, n’était-ce pas les Pyrénées tout simplement ?
Il fallait prendre une décision. Emilio était l’aîné, il avait filé droit sur Lisbonne. Comme souvent, il avait été sûrement plus réaliste. Au moins, Ricardo eut-il la satisfaction d’avoir peu écorné ses économies, invité qu’il avait été par ses amis portugais.
Et il se retrouva de nouveau le pouce en l’air en direction du sud.
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